Que deviennent nos abeilles ?

Les insectes pollinisateurs contribuent à la reproduction sexuée de plus de 80% des plantes à fleurs. Environ 35% du tonnage de la nourriture des humains dépend de l’aide parfaitement gratuite de ces insectes, au premier rang desquels les abeilles. Celles-ci sont directement exposées à toutes les pollutions qui entourent les plantes, avec des risques importants pour leur propre santé et celle des hommes. Pour Jean-Marie PELT :  » Si on retire les abeilles du circuit, ça coûtera 200 milliards d‘euros ».
Voilà pourquoi nous suivons avec attention l’évolution de la santé de nos abeilles. Depuis notre Bulletin n°7 de juin 2001, nous avons publié régulièrement des articles sur ce sujet : n°21 de décembre 2004, n°40 de septembre 2009, n°42 de mars 2010, n°46 de mars 2011. Quelle est la situation en 2012 ?

Autorisations de mise sur le marché français.
Depuis 20 ans, les apiculteurs constatent d’année en année un taux de mortalité croissant de leurs abeilles qui a été multiplié par quatre, avoisinant aujourd’hui 50% de pertes sur les colonies des ruchers.
Cette dégradation a commencé en 1993 lorsque ont été introduites dans les cultures de tournesol et de maïs les semences enrobées avec de l’imidaclopride, pesticide commercialement connu sous le nom « Gaucho » (produit BAYER). Depuis, en 1996, ont été mises sur le marché des semences de colza enrobées avec du fipronil connu sous le nom « Régent » (produit BASF), et plus récemment, en 2008, des semences de colza enrobées avec du thiametoxam connu sous le nom « Cruiser » (produit SYNGENTA).
Les semences enrobées avec le Gaucho et le Régent ont vu leurs autorisations de mise sur le marché suspendues en 2004, pour le tournesol et le maïs, mais restent autorisées sur les céréales à paille, ce qui pose problème car il a été constaté que l‘on retrouve ces molécules dans du tournesol non enrobé implanté derrière une céréale traitée.
En France, en 2008, 2009 et 2010, le Ministre de l’Agriculture a donné des autorisations provisoires de mise sur le marché pour les semis de graines de colza enrobées avec du Cruiser. A chaque fois, l’UNAF a déposé une requête devant le Conseil d’État demandant l’annulation de ces autorisations. Le 24 janvier 2011, le Rapporteur Public a prononcé l’annulation des autorisations émises par le Ministère de l’Agriculture et condamné l’État à verser 9000 € d’indemnités à l’UNAF.Quelques semaines avant ce jugement, le Ministre Bruno LEMAIRE avait donné une nouvelle autorisation pour les semis de 2011, autorisation qu’il n’a pas suspendue.
Le 1er juin 2012, le nouveau Ministre de l’Agriculture Stéphane LE FOLL a fait connaître son intention de ne pas autoriser le Cruiser pour les semis de colza cette année, et le 29 juin il a confirmé le retrait de l’autorisation de mise sur le marché français. Le Cruiser reste autorisé sur le maïs.

Evaluation de l’effet des pesticides sur les abeilles.
Depuis les années 90, de nombreuses études ont été réalisées par des tiers pour évaluer l’effet des pesticides sur les abeilles. Ces études ont fait l’objet de discussions et contestations sans pour autant aboutir à des conclusions irréfutables. Pour Stéphane FOUCART journaliste du Monde (9 juillet 2012) : « Le coupable est-il l’incompétence ou l’accumulation de conflits d’intérêts ? Impossible de trancher. Mais la question est désormais posée : comment des tests d’évaluation des risques pour l’abeille, notoirement déficients, ont-ils pu être utilisés pendant près de vingt ans pour homologuer les dernières générations d’insecticides ? Après avoir été autorisés depuis le début des années 1990, tous (Gaucho, Régent…) ont été au centre d’intenses polémiques avant d’être retirés, au moins partiellement, du marché…Le dernier en date, le Cruiser, vient d’être interdit par la France sur le colza, une décision attaquée par son fabricant, Syngenta.
Cette défaillance est d’autant plus troublante que certains de ces tests d’évaluation ont été remis à jour en 2010, c’est-à-dire tout récemment. Leur mise en cause ne vient pas d’un rapport de Greenpeace ou des Amis de la Terre, mais d’un avis de l’Autorité Européenne de Sécurité des Aliments (EFSA). Jamais, sans doute, celle-ci n’aura endossé un document aussi embarrassant. Paru fin mai, ce texte technique de 275 pages est d’ailleurs passé à peu près totalement inaperçu… »
Et pourtant, ce rapport met en évidence des faiblesses majeures des protocoles d’évaluation des effets des pesticides sur les abeilles. Ces protocoles ont été conçus pour des pesticides pulvérisés et non pas pour des pesticides utilisés en enrobage de semences qui imprègnent l’ensemble de la plante et le sol. Par ailleurs, ils ne tiennent pas compte de l’eau exsudée par les plantes avec laquelle les insectes sont en contact. Les ruches utilisées pour les tests sont placées devant des surfaces plantées de 0,25 à 1 ha. Or, ces superficies ne représentent que 0,01 à 0,05% de la surface visitée par une butineuse autour de sa ruche.
L’exposition constatée est donc plusieurs milliers de fois inférieure à ce qu’elle est dans des zones de culture intensive ayant eu recours à des semences enrobées avec ces mêmes pesticides. Enfin, trop d’études ont été dirigées par les fabricants de pesticides voulant apporter une preuve d’innocuité de leurs produits.

Etude publiée le 29 mars 2012
Finalement, tous les acteurs concernés ont, pour la première fois, mis en place une équipe regroupant des chercheurs de l’INRA et du CNRS, ainsi que des ingénieurs des filières agricoles et apicoles, pour étudier le rapport entre l’ingestion de l’insecticide thiamethoxam Cruiser (utilisé pour l’enrobage des semences de colza) et la mortalité des abeilles. Pour cette étude, les scientifiques ont utilisé une méthode innovante : le suivi d’une population de 650 abeilles équipées d’une micropuce de radio-identification. Ainsi, il a été possible de contrôler individuellement leurs entrées et sorties de la ruche, elle-même équipée de capteurs électroniques. La moitié des abeilles a été nourrie avec une solution sucrée contenant une dose très faible d’insecticide, comparable à celle qu’elles peuvent rencontrer dans leur activité quotidienne de butinage de nectar sur une culture traitée. L’autre moitié a reçu une solution sucrée sans insecticide. L’ensemble des 650 butineuses a ensuite été relâché à 1 km de leur ruche. L’équipe a mis en évidence un taux significatif de non-retour à la ruche sur le premier groupe, par désorientation due à l’intoxication à faible dose. Cette disparition liée à l’insecticide aboutit à une mortalité journalière de 25 à 50% chez les butineuses intoxiquées. Ce taux de déclin de la population ne permet plus d’assurer son renouvellement normal et habituel, et la rend vulnérable aux autres facteurs de stress que sont les pathogènes.
L’étude démontre ainsi que la survie de la colonie est affectée alors que les abeilles ont été exposées à des doses bien inférieures à celles entraînant leur mort.
Cette étude a été réalisée dans le cadre d’un projet triennal financé par le programme européen pour l’apiculture. On peut donc s’attendre à de nouveaux rapports intéressants au cours des deux prochaines années. Ce projet va entraîner une vraie révolution dans les procédures d’autorisation de mise sur le marché. Jusqu’à présent, celles-ci sont émises par l’État sur la base de données fournies par les fabricants de pesticides concluant pour l’innocuité de leurs produits. Évidemment, Syngenta a déjà annoncé par voie de presse être décidé à défendre l’homologation de son produit par tous les moyens.

Enjeux
Le drame économique que vivent les apiculteurs, suite au déclin des abeilles, ainsi que les risques pour la santé des hommes sont bien connus aujourd’hui. Cependant, les conséquences de la disparition progressive des autres insectes pollinisateurs, souvent plus sensibles que les abeilles, n’ont pas encore été évaluées. Pour Hubert REEVES : « Nous éliminons 1000 fois plus d’espèces qu’avant l’époque industrielle. Cette extinction massive, l’humanité en est la cause, elle pourrait en être la victime » .
En tant que jardiniers du dimanche soyons prudents car les insecticides que nous avons cités nous sont vendus sous d’autres noms. Regardons la composition sur la boite et ne jouons pas avec l’imidaclopride, le fipronil, le thiamethoxam ou le clothianidine.

Sondage IFOP du 4 au 6 septembre à fin de savoir sur quel thème, parmi ceux qui seront abordés durant la Conférence Environnementale des 14 et 15 septembre, les français souhaitent en priorité que des décisions soient prises. Résultat : les français placent clairement les liens entre santé et environnement en tête de leurs préoccupations et souhaitent à 52% que des décisions soient prises dans ce domaine en priorité par le gouvernement. Ce thème arrive nettement devant les autres: transition énergétique (24%), biodiversité (9%), fiscalité écologique (8%), et la place de l’environnement dans les institutions (7%).

Post Author: Didier Dolé